Évaluer, certifier, sélectionner : un regard historique sur les examens | Ressources numériques en histoire de l'éducation

Évaluer, certifier, sélectionner : un regard historique sur les examens

Les Journées annuelles d'histoire de l'éducation

Le Service d’histoire de l’éducation de l’Institut national de recherche pédagogique a décidé d’organiser chaque année une Journée de l’histoire de l’éducation destinée à faire connaître à un large public les travaux récents menés dans ce domaine de la recherche historique.

Chaque Journée annuelle sera organisée autour d’un thème particulier, choisi par le Service d’histoire de l’éducation, sur lequel des spécialistes reconnus du domaine seront invités à présenter de manière synthétique les problématiques, les résultats et les perspectives des recherches en cours. Les conférences seront suivies de discussions avec la salle. La conclusion de la Journée sera confiée à une personnalité appartenant au domaine de l’éducation, mais qui ne sera pas nécessairement un historien.

Les examens : rôle social, rôle scolaire, 30 novembre 2001

  • Les examens constituent un dispositif essentiel de tous les systèmes scolaires modernes. Ils contribuent en effet de manière décisive à la définition de leur fonction sociale, tout en assurant, au point de vue interne, un rôle régulateur sur les formations qu’ils dispensent.
  • Examiner consiste, au sens propre, à porter un regard attentif sur les hommes ou sur les choses. Tous les appareils exerçant un contrôle social, qu’ils soient religieux, judiciaires, militaires, policiers, mais aussi scolaires, ont ainsi développé des procédures spécifiques d’examen et d’enquête. Ces procédures ont en fait un double objectif : celui de fournir les connaissances, voire les moyens d’action nécessaires à l’exercice d’un pouvoir, mais aussi celui de construire un ordre où chaque sujet examiné doit trouver sa place. Les examens scolaires ont ceci de particulier qu’ils classent les individus en évaluant leurs performances et leurs talents au terme d’une formation.
  • L’efficacité des examens de ce type tient principalement à leur capacité à transformer un capital scolaire en capital symbolique reconnu hors de sa sphère d’origine, sous la forme, par exemple, d’un diplôme ou d’un titre. Véritables épreuves initiatrices au terme desquelles est prononcé le verdict déterminant pour partie leurs destins, ils jouent le rôle de rites de passage pour ceux qui y sont soumis, le plus souvent au moment de l’adolescence. C’est la raison pour laquelle ils constituent en général un horizon indépassable pour les acteurs des systèmes scolaires, que ce soient les enseignants ou les élèves et leurs familles.
  • Tout en sanctionnant et consacrant des formations scolaires, les examens représentent un instrument de connaissances pour ceux qui les contrôlent et les organisent. Ils permettent non seulement d’évaluer, au-delà du niveau des individus examinés, celui de la formation qu’ils reçoivent, mais aussi d’influer directement sur son contenu. C’est en ce sens que l’on peut parler du rôle régulateur joué par les examens dans les systèmes scolaires modernes.
  • Les examens scolaires ne peuvent donc être réduits à de simples dispositifs techniques d’évaluation des élèves. Il paraît plus intéressant de les envisager comme de véritables institutions, en étudiant à ce point de vue leurs modes d’organisation et les pratiques d’évaluation qui leur sont associées. C’est en ce sens que l’on peut parler d’une histoire des examens scolaires.
  • En partant d’exemples précis, la journée vise à mettre ainsi en évidence, dans une perspective historique, certaines des formes et des fonctions de l’examen scolaire. Les concours de grandes écoles, dont l’origine remonte au XVIIIe siècle, fournissent l’exemple emblématique de la sélection d’une élite sociale sur la base d’une mesure de leur mérite scolaire. Mais ce type d’examen ne se contente pas de sanctionner l’acquisition de compétences scolaires, il tend à imposer réglementairement et pratiquement la nature de ces compétences.
  • La délivrance du diplôme, au terme de l’examen, marque la consécration d’une compétence ainsi codifiée. Un tel pouvoir donne une influence et un prestige extraordinaire à certains examens, promus au rang de grands rites de passage, comme le baccalauréat ou, à un autre niveau, le certificat d’études primaires. Il est clair qu’en réservant l’accès aux carrières publiques à des diplômés, l’État lui-même a contribué de manière décisive au crédit de ces examens. C’est ce que confirme également l’histoire des diplômes professionnels, des C.A.P., des brevets, ou, à un niveau plus élevé, des titres d’ingénieur.
  • Mais ces derniers exemples indiquent que l’Etat n’est pas la source unique de légitimation pour les examens scolaires. Leur valeur sur le marché du travail résulte en général d’un consensus, procédant souvent lui-même d’une négociation collective où interviennent d’autres acteurs, employeurs, syndicats, chambres de commerce, etc. Du côté des systèmes scolaires, la légitimité du verdict exige que les examens respectent des règles édictées par des instances scolairement légitimes. C’est pourquoi, l’importance de leur rôle dans une société mesure aussi le crédit que l’on y accorde aux savoirs produits et transmis par les systèmes scolaires.

Programme :

  • Matin
    Présidence : André Chervel
  • 9h-9h45 : Bruno Belhoste (SHE) : Présentation générale sur le sujet de la journée. La problématique, les thèmes, les cas.
  • 9h45-10h30 : Pierre Caspard (SHE) : L'examen d'admission à la première communion sous l'Ancien régime : objectifs et résultats d'une pratique sociale.
    Dans une journée essentiellement consacrée à la place des examens dans les systèmes scolaires modernes, il peut être éclairant de remonter à un examen un peu plus ancien, celui qui conditionne l'accès des adolescents à la première communion mais aussi, dans une certaine mesure, à la vie professionnelle. La préparation à cet examen (catéchèse) et les rites d'admission qui le suivent sont relativement connus. À partir de sources originales, on s'interrogera ici surtout sur le contenu, les modalités et les requisits de l'examen lui-même, sur les politiques qui les sous-tendent, et les conditions sociales de son obtention (âge et rang de classement, notamment). On s'attachera aussi à montrer pour quelles raisons ce rite social d'institution, qui s'impose dans le monde occidental au XVIIe siècle, le cède, deux siècles plus tard, à des formes d'examen purement laïques, comme le certificat d'études primaires.
  • 10h30-10h45 : Pause
  • 10h45-11h30 : Philippe Savoie (SHE): Succès et effets pervers d'une institution populaire : le certificat d'études primaires sous la Troisième République.
    Créé sous le Second Empire pour stimuler la fréquentation scolaire et encourager le zèle des autorités locales, le certificat d'études primaires a certainement contribué aux progrès de la scolarisation ainsi qu'à l'harmonisation et à l'amélioration des pratiques pédagogiques. Il a aussi constitué un observatoire des performances de l'école. Mais il a favorisé la tyrannie de l'orthographe et engendré un phénomène préjudiciable de "bachotage" qui témoigne autant de son succès comme rite de passage et comme porte d'entrée vers les enseignements post-élémentaires populaires, que de l'incapacité des autorités scolaires à éviter des dérives inscrites dans la logique même de l'examen.
  • 11h30-12h15 : Guy Brucy (Université de Picardie Jules Verne): Comment le CAP est devenu un diplôme de l'École (1919-1959).
    La certification des formations professionnelles ouvrières par un diplôme n'est pas une donnée d'évidence. Elle fut même, à l'origine, vivement contestée par la majorité des employeurs. Cet exposé montre comment, sur un demi-siècle, s'articulent les interventions des différents acteurs concernés - État, écoles, employeurs - pour construire un diplôme national, standardisé, contrôlé par l'institution scolaire, validant des qualifications utilisables sur l'ensemble du marché national du travail.
  • Après-midi
    Présidence : Pierre Caspard
  • 14h15-15h Dominique Julia (CNRS): La naissance du concours à la fin du XVIIIe siècle.
    Les concours des grandes écoles constituent aujourd'hui en France l'un des principaux moyens de recrutement des élites. Ce système méritocratique trouve son origine au XVIIIe siècle avec les examens d'entrée dans les écoles préparatoires aux grands corps techniques de l'armée (artillerie, marine, génie), les candidats ayant subi un tri préalable au ministère de la Guerre en fonction des « degrés » de noblesse qu'ils peuvent exhiber. Mais le XVIIIe siècle est aussi le moment où l'on songe à recruter les professeurs sur concours et non plus sur le seul choix personnel du principal comme en témoigne le concours de l'agrégation de la Faculté des Arts de Paris, créé en 1766, qui ne fut pas sans susciter de violentes polémiques, parce qu'il remettait en cause toute une tradition. La Révolution étend et renforce le mode de sélection par concours, en l'ouvrant à tous les citoyens, en fonction de leurs seuls mérites. L'admission à l'École polytechnique ne laisse ainsi place ni à la naissance, ni à l'arbitraire politique. Le geste consistant à arracher le recrutement des élites au système de la recommandation pour l'établir sur la base d'épreuves intellectuelles passées dans des conditions identiques constitue une décision assez fondamentale pour que nos sociétés regardent à deux fois avant de l'abandonner.
  • 15h-15h45 André Chervel (SHE): Le baccalauréat et l'invention de la dissertation littéraire.
    En juillet 1881 s'ouvre la première session du nouveau baccalauréat ès-lettres réformé par Jules Ferry (décret et arrêté du 19 juin 1880) : la composition latine est supprimée et tous les candidats doivent rédiger une " composition française sur un sujet de littérature ou d'histoire ". C'est un tournant majeur dans l'histoire des humanités classiques. La mesure a été préparée, mais depuis un an seulement (plan d'études du 2 août 1880), par de nouveaux programmes de l'enseignement secondaire. Mais l'enseignement du français dans les lycées et collèges de 1881 n'a pas encore élaboré le nouvel exercice scolaire qu'on baptisera plus tard la " dissertation littéraire ". Les sujets proposés aux candidats à partir de 1881 sont donc d'abord des exercices traditionnels d'analyse littéraire et de discours français, des questions de cours d'histoire et d'histoire littéraire ou des interrogations portant sur la connaissance des œuvres du programme. L'exposé s'attachera à montrer de quelle façon et par quel mécanisme le poids de l'examen du baccalauréat va contribuer d'une part à l'élimination graduelle des modes anciens de la composition française ; et, d'autre part, à la lente mise au point de la dissertation littéraire qui restera longtemps l'un des exercices les plus symboliques de l'enseignement français.
  • 15h45-16h : Pause
  • 16h-16h45 Claude Thélot (Président du Haut Conseil d'évaluation de l'école): Conclusion de la journée.