Un corpus inédit : les ouvrages écrits pour les demoiselles. Les livres pour les jeunes filles, 1750-1830
Au début du XVIIIe siècle, la littérature enfantine n’a pas encore d’identité propre. Dès le début des années 1760, l’opinion est dominée par les théories rousseauistes, expression d’un mouvement en faveur d’un nouveau type d’éducation dont les ouvrages pour la jeunesse se font d ’ardents propagateurs. À la même époque, les livres écrits uniquement pour les filles commencent à se multiplier à côté des livres « pour les jeunes gens » ou « à l’usage des deux sexes ». L’ensemble de ces titres, une fois rassemblé, donne à voir la constitution progressive et la spécificité d’un nouveau public éditorial.
Entre 1750 et 1830, cet ensemble forme en France un corpus de près de 200 titres, en constante augmentation : dans la dernière décennie étudiée, ceux-ci sont dix fois plus nombreux que dans les années 1750. Malgré quelques différences dans les pratiques et les discours, le phénomène est européen. Il émerge d’abord dans les trois pays phares que sont alors l’Angleterre, l’Allemagne et la France, et se répercute ensuite en de multiples traductions dans l’aire occidentale. Destiné à être utilisé dans un cadre éducatif souvent imprécis, familial ou scolaire, ce corpus qui se veut d’abord utilitaire inclut à la fois du « récréatif » et de l’ « instructif ».
La constitution du corpus
Les titres seuls indiquent le plus souvent l’intention de l’auteur(e) : ouvrage « pour les demoiselles », « à l’intention des demoiselles », etc. Dans les autres cas, une préface sans équivoque ou le choix d’héroïnes strictement féminines ont déterminé les critères de sélection. Ne sont pas comptés, dans cette nomenclature au féminin, les contes de fées ni les récits de voyages ou d’aventures, qui font partie du fonds général de la littérature enfantine ou qui sont plus explicitement destinés aux garçons. Seules ici ont été retenues les premières éditions connues.
Pour constituer ce corpus, ont été systématiquement dépouillés :
- des bibliographies générales :
- le Catalogue des livres imprimés de la Bibliothèque nationale (devenu le Catalogue général de la Bibliothèque nationale de France) ;
- Cioranescu (Alexandre), Bibliographie de la littérature du XVIIIe siècle, Paris, 1969, t. 1, t. 2 et t. 3 ;
- Monglond (André), La France révolutionnaire et impériale. Annales de bibliographie méthodique et description des livres illustrés, t. 1 à 10 (1789-1815), Grenoble/Paris, 1930-1965 ;
- Thième (Hugo-Paul), Bibliographie de la littérature française de 1800 à 1930, t. 2, L-Z ; t. 3, « La civilisation », Genève, 1971.
- Tourneux (Maurice), Revue d’histoire littéraire de la France, table générale (1894-1898), t. 1 et 2, Paris, 1900-1914, t. 3, Genève, 1953.
- des bibliographies relatives à la pédagogie et à la littérature enfantine :
- Buisson (Ferdinand), Dictionnaire de pédagogie et d’instruction primaire, t. 1, 1ère partie, Paris, 1882, 2ème partie, Paris, 1887.
- Les livres de l’enfance du XVe au XIXe siècle, t. 1. Paris, Gumuchian et Cie, s.d.
- Rousselot (Paul), La pédagogie féminine. Extraits des principaux écrivains qui ont traité de l’éducation des femmes depuis le XVIe siècle, Paris, 1881.
- des journaux contemporains de la période étudiée :
- Annonces, affiches et avis divers, in-4°, 3 mai 1752-25 février 1761, connu également sous le nom d’Affiches de province ; devenu Affiches, annonces et avis divers, in-4°, 4 mai 1761-1784 ; ajoute à son titre ou journal général de France à partir de 1784 ; devenu Journal général de France, 1785-10 août 1792. Feuille rédigée jusqu’en 1779 par Meusnier de Querlon, et après lui par l’abbé de Fontenai. Elle est plus foncièrement littéraire que la suivante.
- Annonces, affiches et avis divers, in-8°, 13 mars 1751-1782, connu également sous le nom d’Affiches de Paris, mais plus connu encore sous celui de Petites affiches ; en 1778, ajoute à son titre ou journal général de France ; devenu Affiches, annonces et avis divers ou journal général de France, in-8°, 1783-sept. 1811 et 1er oct. 1811-19 nov. 1814 ; devenu Journal général d’affiches. Annonces judiciaires, légales et avis divers, 20 nov. 1814-1891. La partie littéraire était rédigée par l’abbé Aubert. En 1790, celui-ci fut remplacé par un sieur Bérenger.
Les ouvrages ont été identifiés pour la plupart dans les bibliothèques parisiennes : BnF, Arsenal, INRP (maintenant Bibliothèque Diderot à Lyon), Sorbonne, Sainte-Geneviève.
18 titres n’ont pas été retrouvés. Ils ont été laissés dans le corpus : les recherches ultérieures permettront peut-être de les localiser dans des bibliothèques non parisiennes.
Les ouvrages du corpus
Le corpus compte 191 titres. Si l’on isole les 27 anonymes, il reste 164 titres, écrits par 107 auteurs, dont 58 hommes et 49 femmes. Certains de ces auteurs ont plusieurs titres à leur actif, surtout les femmes : 67 titres sont dus à des plumes masculines pour 96 écrits par des femmes).
Le circuit des lieux d’édition et de réédition de leurs ouvrages, même s’il est majoritairement parisien sur l’ensemble de la période, n’est pas seulement français, mais couvre toute l’Europe. Les écrivains les plus connus sont largement traduits, comme, à la même époque, est traduite en français la littérature de jeunesse allemande ou anglaise. Sur l’ensemble des 191 titres destinés aux filles, 14 ouvrages sont des traductions de l’anglais et 3 des traductions de l’allemand, soit 8,9 %.
Seules ont été retenues dans ce corpus les premières éditions connues.
Parmi les livres écrits pour les demoiselles se dégagent huit genres différents :
- Les Ouvrages de morale d’abord, qui sont au nombre de 113. Nous les avons divisés en « Récits moraux » (78) et en « Traités de morale » (35). Ces derniers exposent la morale de manière systématique, sans aucun recours à une mise en scène, au contraire des premiers qui font appel à la fiction, même embryonnaire : elle se réduit parfois à placer face à une institutrice quelques élèves qui posent les questions nécessaires à l’exposé de la théorie et des idées pédagogiques de l’auteur. Dès qu’un nom a été mis sur ces personnages, nous les avons intégrés dans les « récits moraux » qui, du reste, comprennent en majorité des histoires relativement construites.
- La seconde catégorie comprend les Manuels d’instruction. La majorité (43) sont consacrés à une branche particulière (français, histoire, géographie, etc.). Quelques-uns (4), désignés par l’expression « Traités complets d’études », entendent rassembler toutes les connaissances profanes jugées nécessaires à la jeune fille.
- Quant aux Éducations complètes (8), elles ne sont pas seulement des manuels d’instruction, mais elles incluent aussi sous forme de préceptes, de contes ou d’histoires, des éléments de morale et l’apprentissage des règles de la bienséance. Plus larges que les seuls « Traités complets d’études », elles visent non seulement à l’instruction de la jeune fille mais à tous les aspects de son éducation.
- Ont été isolés les Répertoires biographiques et biographies exemplaires (15). Relevant à la fois de l’histoire, de la morale et de la religion, ils forment un tout cohérent auquel il est nécessaire de réserver une rubrique particulière.
- Viennent ensuite les ouvrages traitant exclusivement de Religion (au nombre de 8).
- La rubrique suivante, Arts et métiers (6), regroupe les manuels de travaux féminins et les livres de recettes.
- La rubrique Théâtre renferme les pièces écrites à l’intention des demoiselles.
- La dernière catégorie de livres est consacrée aux Jeux (un seul titre).
Éléments de bibliographie
- Havelange (Isabelle), La littérature à l’usage des demoiselles, thèse de 3e cycle sous la dir. de Dominique Julia, Paris, EHESS, 1984, 399 p.
- Havelange (Isabelle), « Des livres pour les demoiselles, XVIIe-1ère moitié du XIXe siècle », in Brouard-Arends (Isabelle) (dir.), Lectrices d’Ancien Régime, Rennes, Presses universitaires de Rennes, 2003, pp. 575-584.
Pour citer cette ressource : Isabelle Havelange, «Un corpus inédit : les ouvrages écrits pour les demoiselles. Les livres pour les jeunes filles, 1750-1830», novembre 2009 [en ligne] http://rhe.ish-lyon.cnrs.fr/?q=livresdem-intro (consulté le 3 Avril 2025)
Auteur : Isabelle Havelange
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